Dossier médical partagé, robotisation, présence en ligne... L'e-santé transforme le métier de pharmacien, tant pour gérer l'officine que pour interagir avec les patients. Quels sont les défis et les avantages de la santé numérique? Réponse avec Robin Crunenberg, pharmacien et docteur en santé publique à l'ULiège.
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Le Pharmacien: Quel rôle l'informatique et les technologies jouent- elles dans l'évolution de la pharmacie? Robin Crunenberg: De manière générale, les pharmaciens ont toujours eu un petit peu d'avance dans l'informatique, même s'ils la perdent un peu avec l'arrivée de l'IA. Par exemple, le dossier pharmaceutique partagé existe depuis plus de dix ans, alors que ce type d'outil est apparu plus récemment au sein des hôpitaux, des maisons médicales, etc. Avec le plein partage de ces informations, notamment grâce au Réseau santé wallon, Vitalink et le Réseau santé bruxellois, la pharmacie s'ouvre aux autres professions. Désormais, le pharmacien ne se contente plus de collecter des données afin de les utiliser pour de meilleurs soins pharmaceutiques mais pour améliorer la santé du patient. Ce partage entre les dossiers médicaux et pharmaceutiques arrive petit à petit... Les pharmaciens ont demandé l'accès à des données utiles, légitimes pour réaliser des soins pharmaceutiques qualitatifs. Par exemple, la lettre de sortie d'hôpital, généralement adressée par un médecin à un confrère, est aussi importante pour le pharmacien. Actuellement, nous n'y avons pas encore accès. Ça nous est promis moyennant certaines contraintes: l'accès n'est pas automatique, il n'y a pas de réelle intercommunication entre le logiciel métier des pharmaciens et les plateformes régionales ou fédérales. Il y a toujours une forme de résistance au partage des données avec le pharmacien, même s'il y a des améliorations, c'est un chemin très laborieux où l'intérêt du patient est parfois mis au second plan par rapport aux intérêts de chaque profession. Un grand pas vient néanmoins d'être franchi pour les données de la vaccination... Effectivement, les vaccinations sont répertoriées au sein d'un même coffre-fort. Ce n'était pas le cas avant, principalement pour des raisons de réticence sectorielle. Je ne cible pas particulièrement les médecins, je comprends ces positions, néanmoins je trouve que le patient n'est pas assez souvent mis au premier plan. La digitalisation de l'officine concerne aussi la gestion des stocks, la robotisation... C'est un passage obligé? Aujourd'hui, rénover sans envisager de robotiser, ça n'a pas de sens parce que c'est le meilleur investissement qu'un pharmacien puisse faire dans une rénovation. Un robot assure des tâches simples et répétitives, ce qui permet de dégager du temps et des ressources humaines pour réaliser des tâches à valeur ajoutée comme les revues de médication, les BUM..., qui nécessitent beaucoup de temps et d'expertise. Va-t-on vers plus de pharmacie en ligne, vers la téléconsultation? La pharmacie en ligne, c'est bien, mais est-ce de la pharmacie? C'est surtout de la vente. Or, la pharmacie, c'est avant tout un contact entre un patient et un prestataire de soins. Le pharmacien de proximité connaît ses patients et ce contact ne se traduit pas uniquement au travers d'un dossier médical partagé, ni de symptômes exprimés oralement ou d'une image renvoyée par caméra. Je ne vois pas une machine effectuer ce suivi de l'état physique et cognitif des patients, ni même un pharmacien pour une chaîne de pharmacie en ligne. Par exemple, on évoque souvent la digitalisation de la garde: " Ne pourrait-on pas mettre un robot pour délivrer les ordonnances pendant les gardes? " Si le pharmacien se limite aux aspects purement factuels, sans regard critique à exercer sur une prescription, c'est réduire le patient à des données, ce qui n'est pas possible. La proximité avec le patient est nécessaire à l'exercice de toute profession médicale. La présence en ligne est-elle indispensable pour les pharmaciens? Oui, ne pas exister en ligne c'est potentiellement ne pas offrir aux patients le meilleur service possible. Il peut s'agir d'une simple visibilité. Par exemple, faire un post Facebook pour signaler qu'on est de garde: c'est fournir un service qualitatif au travers des médias sociaux. Autre exemple, en voyage, on va sur Google pour trouver les pharmacies locales, leur numéro de téléphone, les heures d'ouverture (à jour), un lien qui renvoie vers la pharmacie et ses réseaux sociaux... La pharmacie c'est une plate-forme de services disponibles 24/24, 7/7, le pharmacien est l'acteur de soins le plus accessible et il faut que cette accessibilité soit maintenue. La présence en ligne est donc un passage obligé, d'autant qu'elle fait partie d'une capacité à servir une population jeune. En revanche, les sites de vente en ligne ne sont pas une obligation. C'est souvent perçu comme un canal de vente complémentaire, je pense que c'est la bonne façon de le percevoir parce que se dire qu'on va concurrencer Farmaline et Newpharma, sans un modèle de business différent d'eux, ce n'est pas envisageable. Quel est l'apport spécifique de l'intelligence artificielle (IA) en pharmacie? Croiser des données pour vérifier l'absence d'interaction, de double médication... c'est déjà des choses qui se font. Le pharmacien peut aussi utiliser l'IA pour alléger les processus administratifs ou créatifs à faible valeur ajoutée. Par exemple, répondre automatiquement à des e-mails, simplifier sa gestion administrative, réaliser des posts Facebook... Si on voit vraiment le métier dans sa forme la plus noble, donc l'interaction avec le patient et la collecte d'informations non verbales et non visuelles, c'est quelque chose qu'on ne peut pas digitaliser. On ne ferme pas la porte mais, pour moi, c'est quelque chose qui n'a pas encore vocation à nécessiter ou à amener l'utilisation de l'IA. Si on ne perçoit pas la valeur ajoutée du pharmacien, alors oui, l'IA est tout à fait utilisable. L'e-santé c'est aussi les apps mobiles, notamment celle qui donne accès aux prescriptions... C'est une très bonne chose, plus on implique le patient dans sa santé et dans sa capacité à gérer sa santé, mieux c'est. Et l'application Mes médicaments était un chaînon manquant... Désormais, le patient garde une vision sur ses prescriptions.